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lundi, septembre 03, 2007

Lacking telepathy or perfect empathy

Je vais essayer de rester simple dans mon travelling, aussi simple que le travelogue, très vaste, opéré par ce livre et ses intentions. Poor People de William T. Vollmann est un livre simple, plutôt linéaire, un peu fouillis comme une dissertation sans vertèbres, beau par bon nombres de ses faces et surfaces, ébahissant d'honnêteté intellectuelle et, par là, très touchante. C'est, aussi, un livre de réflexions nourries de rencontres et d'expériences, accidentelles ou provoquées par les enquêtes; toute la richesse de sa simplicité pré-programmée, jusque dans la tentative d'une langue aplatie (p. 288, "I have strived to write simply"), semble contenue dans son beau titre, Poor People, personnes pauvres, peuple pauvre, plutôt que "The Poor", si vous voulez, les pauvres, tout est contenu dans l'espace de suspension entre les deux mots, la séparation, l'adjectif qui classe et qualifie sans pour autant définir, gênes, molécules, âmes, les individus qu'il annonce, puisque toute le livre, ses expériences et ses propositions, s'articule autour du pivot qui fait basculer les êtres de la normalité (presque toujours en italique dans le texte de Vollmann même) vers cet étrange monde très cruel, dans les marges invisibles, "sous la route", où tout l'interroge, tout le regarde.

Tout arrive ainsi, d'abord, par les rencontres, comme souvent chez cet écrivain du réel viscéral (excusez la référence!) qui ne peut aborder l'histoire et les hommes sans l'expérience globale du voyage, de la rencontre, du danger, ou, si vous voulez, qui ne sait écrire que sur ce qu'il connaît pour de bon - des expériences journalistiques hallucinées, lyriques de The Atlas aux romance et mises en péril idoines au coeur des Fusils, ou encore des randonnées infinies et excavations de The Ice-Shirt jusqu'à la cartographie désirante de la Famille royale, Bill the Blind, aveugle perpétuel, ne parle de ce qu'il connaît depuis ses viscères, ou cherche à connaître depuis les viscères des êtres qu'il a touché ou l'ont touché de plein fouet. Immergé jusqu'au cou (page 37, dans le chapitre intitulé "Accident-Prone-Ness", il dit comment la vie est un voyage en tente, "an extended camping trip", et comment les moins équipés sont effectivement les plus exposés au danger et à la mort, et ceux qui ont lu Les Fusils savent à quel point il parle en connaissance de cause), Vollmann ne cesse de s'interroger lui-même, et, dans le motifs des rencontres, d'interroger les autres, quelques figures pathétiques, laides, belles, cruelles, défigurées, de deux questions luminescentes emmêlées l'une en l'autre, en quelques saynètes grouillantes de vérité, quelques décors "proprement hideux" ad hoc de misère pittoresque, "pourquoi êtes vous pauvres?", et, "pourquoi y a-t-il des pauvres et des riches?"

La méthode, la question, pousser des pauvres à se présenter eux mêmes pour apercevoir quelque fragment précieux de leur expérience, est elle même miséreuse, appelle la méfiance, questionne la pertinence toute simple, comment diantre la complexité de notre monde cruel de marché autoriserait elle de trouver de la vérité dans des questions aussi simplistes? Et, je vous laisserai en juger par vous même, vos lectures, vos rencontres avec Sunee la thaïlandaise, Natalia ou Nina les russes abandonnées, les réponses sont presque toujours décevantes, les pauvres, les mendiants, souvent, ne vont pas loin, répondent juste, "je n'ai pas de travail", "je ne peux pas travailler", "je ne sais pas", ou le pourquoi ils n'en trouvent pas un, ils n'en veulent à personne, ou juste au peuple riche, les Américains quand la propagande en vigueur mentionne les Américains, le destin à qui on ne peut pas proprement en vouloir, les chaînes schématiques de malheurs emmêlés, les vies antérieures où "on" a fait le mal ou profité de l'or, mais Vollmann ne questionne pas pour les réponses, mais pour les questionnements nourris en retour, on pourrait en effet faire la liste des théories avancées par le livre en cinq pages, en soulignant une belle vérité par chapitre, le "littéralisme fanatique" des femmes pauvres en burqa (114), "deformity is the reification of unwantedness" (124), ou, pour regarder la cruauté totale des pauvres qui blâment les autres plus pauvres encore, "the sin of being unlucky" (91), mais Bill est avant tout avide d'incarnation pour voir, et montrer, dans les photos (il y en a près de cent trente, à la fin du livre, qui fait évimment référence au légendaire livre de James Agee et Walker Evans), à quoi ressemble les corps et les âmes qui les habitent de ces pauvres qui diffèrent tant de nous, les lecteurs (comme explique Vollmann dans la conclusion du livre, il ne doute pas que l'extrême majorité des lecteurs du livre est effectivement, relativement riche) et dont les vies, les survivances, les ressources, les bonheurs et les malheurs sont presque tous des points d'interrogation, qu'ils soient issus d'un réel qui ressemble au nôtre, comme ces deux clochards kyotoïtes, ou d'un autre qui nous dépasse totalement (Bill cite un gamin mendiant des rues de Kinshasa). Page 289, Vollmann résume, fébrile, "Who are "they"?" et tout semble venir, revenir à cette question, à laquelle toutes les tentatives, les photos les yeux dans les yeux, les mots dans l'oreille, le soupesage de toutes les relativités, ne pourront pas répondre. Il explique aussi, très bien, que son livre n'a pas d'horizon pratique", il ne peut dire "à qui que ce soit ce qu'il devrait faire, et encore moins comment", il sait juste que la pauvreté est insupportable et que la tentative de la supprimer est, serait la plus belle, la plus juste des actions, et c'est par ses propres yeux, sa propre vie, ses propres peurs, son honnêteté ébouriffante, son humanisme moteur, certainement risibles pour le méthodiste universitaire (le livre fera sûrement glousser dans les salons parisiens), et sa propre émotion que doivent se soumettre les vies et les mots des pauvres pour faire naître quelque vérité à se mettre sous la dent.

Si Vollmann, comme vous, comme moi, n'est pas téléphathe, s'il n'a pas de pouvoir de super empathie, il est une caisse de résonance magnifique, et la fiction, l'autofiction, oserais-je si le mot n'était pas si sale par ici, arrive ainsi tout de même dans le document, quand Vollmann, riche embarrassé, met en scène les interrogations, en contexte, quand, un exemple, il questionne, le plus simplement, le plus naïvement du monde, comment aider financièrement les pauvres qu'il rencontre et qu'il paye pour quelques oripeaux de leur expérience, interrompant lui même le flot de sa démonstration, de manière proprement émouvante, "why are some people doomed ?", quand il se regarde, s'analyse par ses petits gestes "petty-bourgeois" (le jeu de mots est immense!) de radinerie, de colère, d'humiliation, de racisme, de peur, comme il fait de lui-même le dernier recours et le dernier ressort de ses questions, et, enfin, c'est le plus important, quand il s'attache, évidemment, comme Bill The Blind dans les moments les plus incandescents des Fusils, à Sunee, à sa fille Vimonrat, la famille de Nina, la fille Elena, dont il semble ne pas accepter le destin funeste, évitant juste de devenir acteur véritable de ces destins là, oubliant juste le document le temps d'une discussion émue, d'une rencontre métaphysique avec Wan, éminemment pauvre, mourante, emprisonnée, ou d'une visite au musée d'art moderne de Moscou, quand naît, au bord du pathétique, le mélodrame, la distribution dans le réel de rôles littéraires programmmatiques, une Vierge ou un Stoïque, la faille méthodologique dans la laquelle on est si soulagé de le voir tomber la tête la première, parce que les émotions, l'engagement, l'outrage, la confusion, sont très beaux, très chauds, et vecteurs, ça ne fait pas un doute, de vérité totale:

"(...) Definitions of poverty vary so widely that one might well say: Allah knows! I don't know. But I do know that Sunee is poor, and Wan is poorer. I know this because of the dull distress I feel in remembering the one, and the anguish when I recall the other. For me, poverty is not mere deprivation; for people may possess fewer things than I and be richer; poverty is wretchedness. It must then be an experience more than an economic state. It therefore remains somewhat immeasurable. If statisticians assured us so many percent of human beings were unhappy, we would doubt their inexactitude. Lacking telepathy (or perfect empathy), I do associate economic factors with emotional ones, in hopes of making some comparisons between people, however vague and losse; but I can best conceive if poverty as a series of perceptual categories". (36)

C'est, enfin, dans la littérature pure, les visions simples, les feu-follets de génie brûlant (je ne trouve plus la page, mais j'ai recopié cette phrase sous la couverture, "the police devour them"), les métaphores incroyables, comme, page 276, quand Bill brocarde mais comprend Vollmann de fermer sa porte aux mendiants qui l'importunent (ils chient sur le mur de sa maison) et l'inquiètent,

I shut my door on them, just as when we who are in first-class train compartments pull our glass doors shut to drown out the poorer sort in the corridors, who will be standing or learning all the way across Romania; of course my shut door gives them something to lean against; I'm doing them a favor.
Et j'ai ouïe dire que certains chichiteux ne verraient en Vollmann qu'un styliste maladroit, un graphomane tout juste suffisamment athlétique pour qu'on s'intéresse à lui et Je ne reviendrai pas sur une telle indigence, je me rappellerai juste ma première fois, il y a quelques années, où j'errai pour la première fois dans The Ice-Shirt, aux Tuileries, au soleil (mon studio était minuscule), je m'étais dit que je n'avais jamais eu la chance auparavant de me perdre, au-delà de la dévotion totale des recherches et des voyages, dans un style aussi dévoué à ma propre passion et à mon coeur. On ajoutera juste, donc, pour conclure, que si Vollmann s'excuse d'avoir, par moments, une écriture difficile (c'est dire son engagement, sa servitude à ses lecteurs) qu'il y a aussi, dans ce beau livre, par éclairs, quelques moments de littérature pure, détachables, à trouver dans le fouillis des émotions mélangées, page 182, par exemple, quand il décrit une nuit au Kazakhstan, sur la route, vers un village interdit, un tour de force pour que vous, moi, le lecteur, puissions voir,

I remember the bluish-whiteness of the steppes long past winter midnight, when from a distance the headlights of a rare oncoming car form an onion-bulb of glare from which a slender stalk of the same substance rises into the sky; and it is only possible to tell that the car is approaching because the stalk gradually sinks back into the the tuber it originated from; and then when there is nothing but that one brightness withdrawn entirely into itself, a moment passes, and then another of sufficient duration to freeze my oilskin jacket into iron stiffness, after which the glow intensifies, splits into two, and by degrees becomes a painful assault long before any sound can be heard. An illuminated fox waits, appalled. And then the car is here and gone. It was never here. That was how the night was, and night came before five in the evening and stayed until after seven in the morning. The driver continued a steady thirty miles an hour along the icy road, too vigilant to spare more than a glance for the wrecked and turtle-turned cars we passed far too often; he was one of the best drivers I ever had. Thirty miles an hour; hour after hour we crept through the darkness.


Je ne sais si ce livre incandescent est un grand livre de plus ou pas dans cette biblio tumorale épatante qu'est l'oeuvre de Vollmann, je sais quand même que son engagement m'a fait trébucher plus d'une fois, et, à ce titre, il ne me semble manquer qu'une photo, dans le portfolio à la fin du livre, une seule, pour y voir un tout petit peu plus clair, aussi clair que Vollmann lui-même, dans toutes ces histoires: une de Bill, en situation, autoportrait de son regard concerné, dévoué, apeuré. J'en ai mis plein d'autres pour rétablir un peu l'équilibre.

3 commentaires:

À 8:51 PM , Anonymous Pedro Babel a dit...

Un seul mot pour qualifier ce que je viens juste de lire : SUPERBE.

 
À 6:17 PM , Blogger Claro a dit...

Eh bien, c'est le genre de post qui me met en forme pour traduire précisément ce livre. Surtout les denrières lignes, qui me causent. Le regard de Vollmann, que d'aucuns jugent juste divergent, m'a toujours beaucoup ému, parce que l'homme m'émeut, et que de temps en temps, passer quelques heures avec Bill me remet plus d'une pendule à l'heure. J'adore ce type. Il est sain. Et nous sommes des nains (sorry for my friends the Oz-Midgets…). Odot président!

 
À 9:14 AM , Blogger Francky 01 a dit...

J'ai découvert ton blog via un commentaire posté sur celui de Joseph Ghosn. Super papier sur W.T.Vollman, très bien écris et bonne analyse ! Je sens que je vais me ballader un peu chez toi, flâner, explorer les contrées de goldbubvariations, afin de connaitre d'autres horizons !
Sur ce à plus. Salit !!!

 

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