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jeudi, octobre 25, 2007

« decisions of a quasi-musical nature »

Sautillons ensemble, si quelqu’un passe, d’une petite trêve d’anticipation à une autre, jusqu’à Fiskadoro, un de mes romans d’anticipation (enfin, genre anticipation) préférés, si je dois l’avouer, puis re-sautillons un bond encore, de ce vieux roman de 1985, le deuxième de Denis Johnson, directement à son huitième, Tree of Smoke, gros roman évident du moment, finaliste inévitable (il était temps) du National Book Award : une immense vue sur le futur antérieur de la Guerre, 1963 - 1970, vue mentale, brouillée, souterraine, forcément rhizomique. Pour bibi, c’est encore un café, encore une Grand’Route, encore un démantèlement de narrat qui se dissout dans un océan de bruit blanc, encore une Grand’Soupe de confusion et de broadband static venu pourrir en circulations thermohalines les pieux en bois de l’histoire en frise. Et puis, pour faire plus simple que ce lent délitement sablonneux dont le héros incertain s’appelle effectivement Skip Sands, Tree of Smoke, roman terminal sur la guerre du Vietnam, parle d’un embourbement total, d’une apocalypse à l’envers, et évoque dans le détail des années l’enlisement de la Guerre dans la soupe de ses signes et dans la disparition de son corps binaire de limites adossées. Tree of Smoke, c’est aussi, le corps ravagé de trous de vers comme les collines de Manille, criblées de tunnels, qui sont son décor instable, un mouvement d’obscurcissement et d’effacement de la raison d’être de la Guerre par les trajectoires nomades de ses partisans, de ses familles, l’emmêlement des camps et les trajectoires diagrammatiques, en X, des agents doubles et des gradés qui opéraient en les manipulant dans les souterrains sans lieu des batailles.

Circuits ectoplasmes
Il y a donc Skip, agent invisible de la CIA, personnage puppet indiscernable, taciturne, effacé, qui erre presque sans incarnation ni rôle à jouer dans la guerre qu’il habite dans sa périphérie (dans le désordre d’allers et retours furtifs, des mystères dans les Philippines d’abord, un havre de douceur sordide dans la jungle vietnamienne ensuite), sans action à son compte, quand il est persuadé que la guerre est « action or cowardice » (608) ; Skip Sands, qui est d’abord, en premier dans le curriculum vitae, l’ombre portée de son oncle, le Colonel Sands, vétéran héroïque disgracié pour ses pratiques particulières, « homme d’action aborigène » ou « Néanderthal » selon son opposant Rick Voss, et théoricien fervent, polarisé, du conflit par l’infiltration furtive, le filoutage visqueux, la mutation forcée des adversaires dans le non-sens et le double-jeu, mais aussi, analyste, formé à Wiener engagé dans les mouvements d’information au sein des hiérarchies des hommes de guerre. Ses lubies, ses « intellectualisations », ses « surveillances », il les conscrit dans des petites fiches inachevées, brouillonnes, chaotiques et hyperdenses, parcourues et revitalisées par la tentative de classement qui est sûrement, après le bavardage, les rencontres fortuites quand il descend en ville, l’attente, et l’errance dans les notes d’un vieux prêtre obnubilé par Artaud et Bataille, l’activité la plus notable, dans le récit, de son neveu Skip,

« Are you so in love with the files ? Have you fallen under the spell of rubber cement ? » (p.61)

pendant qu’autour d’eux deux et de la longue entreprise d’infusion et de parasitage au cœur de leur étrange relation, flottent les fantômes insaisissables, imprévisibles, hirsutes et, parfois, très violents, tour à tour ou simultanément alliés, victimes, ennemis, tous engoncés, affectés, malgré les gesticulations et les sprints, dans la machine de guerre, « les circuits ectoplasmes », l’emmêlement, la panade qui continue à moudre hommes et files parce que personne ne peut plus l’arrêter

« Ain’t no big shit whether we win or lose this thing. We live in the post-trash, man. It’ll be a real short eon. Down in the ectoplasmic circuitry where humanity’s leaders are all linked up incounsciously with each other and with the masses, man, there’s been this unanimous worldwide decision to trash the planet and get on to a new one. (p.194)

La bataille molle
Après, en deçà des neurones emmêlés de la guerre, il y a la viande dans les jambes et les biceps, les marionnettes perdues dans les tunnels, qui s’agitent, qui gesticulent au front, ou plutôt, qui pensaient, avant d’y venir, y gesticuler – Bill et James Houston, d’abord Bill, vite évolué vétéran emblême (prison, alcool, crash), James ensuite, tête brûlée, petit monstre dépressif en quête de sens par la castagne et l’action, perdu dans l’incendie, prospectant les colonnes de fumée et les cibles à shooter comme autant d’estampilles à suivre dans la débâcle. Au début, un fantassin, prévient son frère, vite perturbé par l’assassinat aberrant, métaphysique, d’un singe, dans la jungle, « Mostly they say you’re just shooting at trees, and the trees are shooting back » (p.9). Eux et les autres hommes de guerre, plus ou moins anonymes (un soldat noir s’appelle, le plus simplement du monde, Black Man), ont trop à faire pour que la narration s’intéresse directement, frontalement à eux, les approchant plus volontiers par leurs wise words, leurs bagarres poings nus, leurs moments AWOL de lucidité et leurs beuveries infinies (on boit beaucoup, on boit même monumentalement dans ce roman,à tous les échelons de l'action, au moins autant qu’on attend). Je parlais plus haut de long délitement, parce que le roman est effectivement long, parce qu’il est très lent aussi, surtout parce qu’il n’évoque jamais, de visu, le feu des combats, signalant à peine en réverbérations souples quelques-unes de ses dégoûtantes conséquences (un gradé fantassin haché menu en anatomie de souffrance), et c’est très vrai, on entend la guerre sans jamais la voir dans le récit ralenti et sourdement chaotique, où l’on cause, sempiternellement, ou l’on s’interroge, on l’on se tapit dans l’ombre. On assiste presque à une simulation d’immobilisme, un aplatissement de l’Evènement mis en série en présent étendu, sans veille ni lendemain, sans sens, une tentative, par l’intoxication, de roman de guerre ambiant à opposer, totalement, au roman de bataille, roman de l’Evènement dans la débacle du réél par excellence (l’exemple bêta, deleuzien, et le seul que je connaisse, c’est bien entendu The Red Badge of Courage). La narration désagrége ainsi la première guerre connue par les images, prend un malin plaisir à séjourner dans ses niches les plus excentrées, à s’engager dans les tunnels de son corps mou, laissant le data mille fois vu, conté et rabâché de la guerre des conscrits, des fantassins et du napalm filer en arrière plan, comme un bruit de fond complémentaire, nécessaire aux images des corps déjà morts pour l'Histoire, pourtant omis d’un revers de la main comme une horreur contractuelle, dialectique.

Happy Lies
Le feu de l’action, c’est donc, finalement, si l’on osera chercher, une histoire d’emblée très compliquée, jamais circonscrite, jamais résumée en frise, d’agent-double qu’on tripote, qu’on expose, qu’on cache, qu’on tente d’assassiner : « a malarkey », malassimilation, non-sens figuré dans un beau bordel immobile d’actes infinitésimaux, de confusion et d’attentes interminables, un perpetuum immobile qui broie pourtant des êtres, presque tous innocents dans le regard de Denis Johnson. Sa direction, ses étapes sont friables et inracontables, mises à mal par l’infinie chaîne des malentendus, amplifiée de griefs, d’incriminations, de paranoïas (« We’re in the cutting edge of reality itself. Right where it turns into a dream », 255). Le récit ne s’y risque d’ailleurs pas, quand tout le monde se dirige pourtant inexorablement vers son incontrôlable conclusion, et en souffre les féroces aboutissements (la longue coda, fixé en 1983, est effroyablement amère, mais je vous laisse juge d’y chuter la tête la première), exposant plutôt, dans une terrible impression de surplace, le détail colossal de l’étoilement, des « patterns incandescents ». C’est un écho du travail de la C.I.A., une recréation certainement documentée ; c’est aussi une diligente, pointilleuse étude d’aliénation, de concassage spirituel, intellectuel, par la politique, la stratégie, le désordre malgré tout. Tous, Kathy la veuve désespérée, Trung Than, traître à la cause de sa propre vie, Sands, James Houston, cherchent le sens et les idées dans le boucan d’une guerre où tout se perd, que Jimmy Storm, fidèle second du Colonel, prédestiné par son nom, résume ainsi, par les ordres, les initiatives, le contrôle de la pagaille,

«The lies go up, and what comes back down is poor policy, mistaken policy. Stupid ideas get generated out along the designated paths, and way out here, in the field, our limbs start jerking in a crazy way. Then when so ordered we fuke a report that says with care and deliberation we thrashed around causing havoc. » (249)
Topologies incandescentes
Trois formes, trois incarnations topologiques, éblouissent, détonnent et font presque-sens, tout de même, dans ce désordre mou de gesticulations au ralenti qui me fait songer, sans que j’arrive vraiment à déceler pourquoi, aux Detectives Sauvages de Bolaño, grand étoilement d’histoire immobile: une oreille humaine, agrandie en plusieurs pièces de plâtre détachables (« le Pavillon et le Lobe, puis le Conduit et le Tympan, ensuite le Labyrinthe Osseux, avec son Vestibule et ses Fenêtres, ses Canaux semi-circulaires et le Nerf auditif, le limaçon, le long tube de la Trompe d’eustache qui mène jusqu’à l’intérieur du crâne », 242) ; puis, de là, le tunnel, en multiplicité dédaléenne, évoqué maintes fois ci-avant, que Bouquet, le vieux prêtre, oppose, dans une lettre envoyée à Bataille à propos de ses écrits sur Lascaux, à la grotte, son opposé, « pâle, presque translucide, tellement pâle… » ; enfin, un œuf, gobé d’un seuil trait par un Colonel affamé, mourrant, objet brûlant de salvation, tout résumé dans la biographie à peine éclairante qu’on lui consacre dans le derniers tiers du livre,
« he was given an egg »
tous à méditer, à infuser pour faire sens de cette longue intoxication, cet interminable ennui incendiaire, qu’on peinera à résumer autrement que Skip lui-même, tourné vers quelque Dieu qu’il ne discernera jamais,
« Intelligence, data, analysis be damned : to hell with reason, categories, synthesis, common sense. All was ideology and imagery and conjuring. Fires to light the minds and heat the acts of men. And cow their consciences. Fireworks, all of it – not just stuff of history, but the stuff of reality itself, the thoughts of God – speechless and obvious : incandescent patterns, infinitely widening » (345)
C’est, effectivement, humblement, discrètement, je crois, un grand, un très grand livre.

3 commentaires:

À 9:52 PM , Blogger François Monti a dit...

Oh putain, et je l'ai même pas encore eu en main, ce facteur qui ne passe pas. Quelle cruauté de me faire saliver ainsi, quelle cruauté! S'il n'était qu'à moitié aussi bon que tu le sous-entend, oh seulement à moitié!

 
À 1:24 PM , Blogger Lazare Bruyant a dit...

Merde! Pour de bon... ça a l'air d'être du sacré matos cette histoire. Servi comme ça en plus...

 
À 3:58 PM , Blogger Olivier Lamm a dit...

douzou yoroshiku!

 

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